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Les états d'âme de MZ

Ancien Chargé de mission international à la Cfdt, Chargé de cours à Sciences Po sur le dialogue social européen, conférencier occasionnel, je partage certains de mes états d'âme avec mes frères et sœurs en humanité.

Qui sont les casseurs ?

La question est double : qui sont ces gens qui ont saccagé, pillé, incendié, et de quoi sont-ils le reflet ?

Après les évènements sidérants du week-end dernier, l'indignation générale est évidemment légitime, de même qu'il est légitime de s'interroger sur la stratégie de l'ordre républicain qui a manifestement (si j'ose dire) failli.

J'ai lu, vu, entendu “condamner avec la plus grande fermeté” les casseurs. Soit, mais encore ? Ne faut-il pas aussi se demander comment on a pu en arriver là ?

Cela ne dit-il pas quelque chose de nos sociétés qui baignent dans de multiples formes de violence, dont celle de l'arrogant mépris des nantis au regard de la souffrance de ceux “qui ne sont rien”, selon le bon mot du président Macron1… Et après ?

J'entends répéter en boucle que rien ne justifie un tel déchainement de violence, y compris dans la bouche dudit président qui ajoute dans son allocution du 18 octobre à la nation que “rien ne l'explique”... Ah bon ?

Que sait-on de la réelle situation des “quartiers sensibles”, comme on dit pudiquement aujourd'hui, et qu'a-t-on fait d'autre pour ces “zones de non-droit” que des déclarations solennelles après chaque flambée de colère ?

Lorsque Victor Hugo évoquait Les Misérables, il savait de quoi il parlait car il avait été lui-même dans les quartiers miséreux de Paris, en quelque sorte premier îlotier au contact d'une population ignorée.

Aujourd'hui, les narcotrafiquants ont remplacé les îlotiers2.

À la fin des années 1950, au moment des pires attentats meurtriers commis par le FLN, Albert Camus osait dire : “Ce n'est pas de la haine, c'est de la désespérance”, tandis que la IVème république vacillait véritablement sous la menace imminente d'un coup d'état militaire.

Pourtant, le Jupitérien dont la main ne tremble pas, de retour d'une tournée dans les pays du Golfe, a présidé un Conseil de sécurité lors duquel il a dénoncé la volonté de l'ultra-gauche de “faire tomber la république”. Rien que ça ! 

Car, ses fidèles lieutenants ont très vite déniché les responsables des débordements sauvages : l'extrême-gauche, l'ultra-gauche, voire LFI. Les républicains, vrais ou faux, savent que ce n'est pas si simple, mais c'est tellement commode.

Au reste, il y a bien plus simple pour Trump : ce sont les immigrés qui mettent la France à feu et sang, tandis qu'en Nobel de la paix putatif il copine avec Poutine et fustige Zelenski qui ne veut toujours pas déposer les armes aux conditions russes. Mais ceci est une autre histoire, quoique…

Montée des populismes, tronçonneuse par ci, massacres et génocides par là, planète en surchauffe et extinction de la biodiversité, intelligence artificielle, guerre aux portes de l'Europe… Et on voudrait que nos jeunes soient sereins ?! 

Or, il ne vont pas bien nos enfants : les données médicales sur leur santé mentale sont alarmantes.3 

Cependant, j'ai entendu le garde des sceaux se demander ce que de jeunes ados faisaient dans la rue, tout en dictant la conduite des procureurs de la république, sorte de Thiers ressuscité n'allant pas jusqu'à dire “qu'on les fusille” mais visiblement ivre de vengeance plutôt que de justice.  

J'ai vu, sur une chaîne prétendument d'information continue, l'exhibition de jeunes adultes “issus de l'immigration” (comme on dit avec condescendance)  : une cheffe d'entreprise de 130 salariés et un cadre supérieur de grande entreprise, nous expliquer qu'il fallait beaucoup travailler pour “réussir” et surmonter les humiliations (sic).

J'ai entendu les témoignages de manifestants parisiens pris dans la “nasse”4 de la place de la république saturée de gaz lacrymogène, bien avant les exploits des casseurs.

J'ai lu l'article de Gaby Bonnand, dont je partage le propos et notamment l'analyse d'une gouvernance autoritaire au mépris des corps intermédiaires.5

Il y a d'autres casseurs qui, à bas bruit, démolissent depuis plusieurs décennies les services publics, prenant prétexte du droit européen pour démanteler des pans entiers d'entreprises nationales (cf. EDF, La Poste, SNCF, etc.) en usant mollement des dérogations que rendent tout à fait possible le droit et la jurisprudence de l'Union européenne.6

Du côté syndical, j'observe les stratégies différentes des deux premières organisations du pays : La CFDT qui respecte stricto sensu les décisions prises en intersyndicale, tandis que la CGT s'agite tous azimuts pour soutenir la “convergence des luttes” et je constate que les médias focalisent systématiquement sur cette dernière, favorisant ce qui est le plus spectaculaire.

Je vois que nombre de médias gouvernés par des milliardaires, qui ne veulent que le bien public, ne traitent que des émeutes, fomentées évidemment par des profils pas très clairs, en ignorant les revendications lycéennes et les violences policières7.

Est-on encore capable d'imaginer une démocratie ouverte et bienveillante dans un pays où une candidate, condamnée par la justice pour détournement de fonds publics, est largement en tête des sondages à quelques mois de l'élection présidentielle ?

1. Le 29 juin 2017, devant un parterre d’entrepreneurs, E. Macron déclare : “Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.”
2. La police de proximité est une politique d'emploi de la police nationale instaurée à partir de 1998 par le gouvernement Jospin et globalement supprimée à partir de 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur du gouvernement Raffarin.
3. Voyez ici un rapport du Sénat qui souligne notamment : “En 2024, les risques de troubles anxio dépressifs touchent près de 30 % des jeunes âgés de 11 à 24 ans et un quart des lycéens déclare avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois”. Et aussi là une petite vidéo (3 mn) publiée sur Facebook par la communauté L'esprit critique.
4. Il est interdit aux forces de l'ordre d'encercler les manifestants, sauf à leur ménager une possibilité de sortie : cf. ci-joint l'extrait d'un article paru dans Le Monde le 23 mars 2023.
5. Voyez ici l'article Et après le 17 octobre, l'inattendu est toujours possible.
6. Pour en savoir plus sur le service public et le droit européen, voyez ici l'article de cours-de-droit.net.
7. Voyez ici l'article très documenté de Wikipédia et là un article de The Conversation
(média en ligne qui fédère, sous la forme d'une association à but non lucratif, les établissements d'enseignement supérieur et de recherche francophones) qui traite de la militarisation du maintien de l'ordre en France et s'interroge sur sa dérive autoritaire.  

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F
Bel article Maurice, ta plume est toujours aussi juste et précise! Il faut quand même parler des gens qui n'y sont pas pour grand chose (des passants, des commerçants) qui sont victimes de ces casseurs et qui pour la plupart ne sont pas des figures representatives du pouvoir sur lesquels deverser sa "désespérance"
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M
Oui Francis, tu as raison. Ce n'était pas mon sujet et je comprends parfaitement le désarroi des victimes “collatérales”.<br /> Amitiés.